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Par : C.S.B
Publié : 6 avril

Société

Humour : Un discours électoral plus vrai que les vrais

« Exfiltré » d’un livre daté de 1878 trouvé aux Puces, voici le discours que déclamait sur scène son auteur, un humouriste-caricaturiste de l’époque (Émile Durandeau, 1830–1889). Écrit après le coup d’état de 1852 (Le Prince-président s’autoproclame l’empereur Napoléon III, que Victor Hugo appelait Napoléon Le Petit), ce discours seulement ironique (censure oblige…) rappelle un peu (beaucoup) ce que l’on entend de nos jours (langue de bois contemporaine). À la distance temporel de plus d’un siècle et demi la politique semble né pas avoir pris une ride… Décryptage…

HAGENOU CANDIDAT

Il prépare un verre d’eau et y ajoute un morceau de sucre.

Citoyens,
Élevé dès mon enfance dans le labeur auquel je n’ai jamais manqué, je me présente à vos suffrages. Je né suis pas un homme… politique… non !… il y en a assez sans moi, et qui né valent pas cher ! Je m’en rapporte à vous ! J’en appelle à ma France ! à ma France adorée qui m’a donné le jour !
Ce que je veux ! c’est le bonheur universel ! la vraie joie enfin ! Et cela, aussi bien pour les femmes que pour les hommes ! Ce que je réclame avant tout, c’est le travail… Entendons-nous : le travail… sans s’exterminer…, le… travail… dans l’aisance !
Et puis !… Et puis, la propreté !… Car par la propreté on arrive à tout ! Oui à tout ! La propreté, faites‑y attention, c’est la reine du savoir-vivre ! C’est elle qui a déterminé les classes ouvrières dont je me fais gloire et orgueil d’appartenir ! Hum !!!…

Verre d’eau, deux morceaux de sucre.

Sans propreté… peuple français, tout est fini !… fini… sans espoir ! Du savon enfin ! Il en faut ! Il en faut beaucoup !… Voulez-vous des exemples ? Je vais vous les donner sans esprit de parti. Je vous le répète, je né suis pas un homme politique ! Seulement je vois tout, j’observe ! j’ai du flair, et… je sens tout… malheureusement ! Tenez, puisque vous voulez des exemples :
Louis-Philippe était-il propre ? Oui, il l’était ! Le général Cavaignac, qui lui a succédé, était-il propre ? Oui, il l’était ! Le prince Louis, était-il propre ? Il l’était ! Quand il a voulu changer de position et qu’il s’est proclamé empereur, il pouvait, n’est-ce pas, changer aussi ses habitudes et faire ce qu’il voulait ? Eh bien ! était-il propre ? Oui, certainement ! Tous les grands hommes enfin le sont, même le schah de Perse, le roi d’Araucanie, la reine Pomaré, leurs enfants ; tous ces grands génies le sont et ils pouvaient s’en dispenser, mais ils se lavent, chacun à leur manière, mais ils se lavent ! et ferme !
Aussi vous voyez où ils en sont arrivés !…

Verre d’eau, trois morceaux de sucre.

Maintenant. Allez dans vos faubourgs ! Vos enfants sont-ils propres ? Non, n’est-ce pas ? Vos femmes sont-elles propres ? Sapristi non ! Vous-mêmes, êtes-vous propres ? Non ! non ! vous né l’êtes pas ! Aussi, vous voyez où vous en êtes !… Vous en êtes à subir les humiliations les plus subversives et les plus ostensiblement incommensurables (un verre d’eau), et cela se comprend.
Relevez-vous, chers citoyens ! Relevez-vous droits et fermes ! Citoyens, comptez sur moi, je compte sur vous ! Donnez-moi vos suffrages, je suis digne de les accomplir ! Je né suis pas né sur les marches d’un trône, non, mais, sans l’être, j’ai approché les grands de la terre ! J’ai travaillé d’abord chez M. Caïl et compagnie où j’ai laissé des marques d’estime. Puis, chez M. Boulengrain, huissier, qui maintenant fait semblant de né pas me reconnaître, parce qu’il est arrivé ! quel malheur !
Enfin, j’ai travaillé chez MM. Batracien, oncle et neveu, dans leur usine de crin végétal lumineux, à Gonesse, ville célèbre par la naissance de Philippe-Auguste, qui était dans son temps d’une famille honorable.
Et puis, et puis, j’ai travaillé dans bien d’autres endroits où j’ai, je puis le dire, été apprécié à ma juste valeur. Ce n’est pas que je restais longtemps dans les maisons, non, ce n’est pas mon système, j’aime mieux laisser des regrets. Et puis, je voulais tout connaître. Un moment j’ai voulu être magistrat mais ça m’aurait demandé un peu de temps. Du reste, ce n’est pas un état assez remuant.
Citoyens, voilà l’homme que je suis ! Voulez-vous que je me montre tout nu devant vous ? Ça y est ! Parlons de mon passé ! Oui, parlons-en ! Vous allez voir : un dossier rose, des enfantillages mais faites‑y attention, tout à mon honneur, un mot de plus, à ma gloire ! 1° Gifles à un garde municipal, barrière de la Chopinette, le 20 février 1848, cela, du reste, n’a aucune importance. C’était sous Louis-Philippe, alors quinze jours de prison ! Condamné par M. Daubray, président. (Celui-là je né vous dis que ça. ) 2° Bris d’un réverbère (en 48), toujours sous Louis-Philippe (branche cadette). Six mois, M. Paulin Ménier, président. (Un rouge celui-là ! ). 3° Gifles à une femme qui me proposait des choses à faire frémir. Trois ans, M. Lasouche, président ! 4° M’être trompé de poche dans la foule (on était tellement serré qu’on né savait plus ce qu’on faisait), au feu d’artifice du 24 juillet 1847. Quinze mois, M. Lyonnet Frère président (avec pitié). Un porte-monnaie dégoûtant contenant 11 Fr. 20, et notez que j’avais plus que ça sur moi. Enfin 5° Services rendus à M. Genouflexier à propos de son élection dans le Loiret, un homme sur qui tout le monde comptait, même moi ! Cela m’a fait réfléchir ! Alors, six mois (avec orgueil). C’est tout ! c’est tout, citoyens ! J’ai beau chercher c’est ma foi tout. Me voilà, donc, chers concitoyens, honnêtes travailleurs. Me voilà fort de ma droiture, de ma… solidité et de ma… de mon intégrité !
Maintenant que ceux qui né veulent pas de moi lèvent la main ! Qu’ils me donnent leur nom et leur adresse !… avec moi, ça né traine pas ! J’ai pour moi, vous avez dû vous en apercevoir, modestement, de l’instruction, du savoir-vivre et, par-dessus tout, l’amour du beau ! Même du passable et cela poussé à un point excessif. Sans rien connaître à fond, je puis raisonner de tout et sur… n’importe quel sujet. (J’en excepte la botanique et l’astronomie).
Si j’obtiens vos suffrages, je reste député tant qu’on voudra. Et cela, malgré que je n’aie pas un sou. Je né tiens pas aux émoluments de représentant. Non ! Je… les prendrai parce que tout le monde sait bien que les hommes né peuvent pas vivre de l’air du temps… Seulement, citoyens, j’en ferai un bon usage, je né vous dis que ça !…
Chers concitoyens ! allez‑y de confiance. Vive la Nation ! Vivent les dames !
Je signe avec désinvolture et patriotisme,

HAGENOU, CANDIDAT,
IOO, rue Tirechape.
Avant de se retirer, il vide le sucrier dans sa poche.

‎Les histoires naturelles et militaires d’Émile Durandeau sont des textes, qui à l’origine étaient joués sur scène par l’auteur. Ils n’étaient pas destinés à être publiés ; Émile Durandeau les transcrivit et ils

furent publiés en 1878 accompagnés de « dessins naïfs, spirituels et rapides [fixant] sur le papier sa verve et sa mimique d’improvisateur ».
Commentaire de Théodore de Banville, dans sa préface essentiellement consacrée à la « charge » : « portrait, récit, dessin, etc. contenant des exagérations, le plus souvent comiques… ». Ce petit livre illustré comme un «  recueil de caricatures  » est un ouvrage caractéristique d’une époque pleine d’esprit qui nous parait bien lointaine… ‎