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Publié : 28 octobre

Rencontres

José Ferreira, cordonnier à Meulan

Nous nous croisons tous les jours et pourtant nous ne nous regardons pas. Cet état de fait peut durer une vie entière. Pourtant rien n’est plus ordinaire que de ne pas se voir. Il est temps de s’arrêter et d’échanger, que ce soit dans la vallée de la Seine, à Paris ou en Province.

Aujourd’hui nous allons marcher dans le bon sens avec José Ferreira, passionné par son métier de cordonnier. Notre rencontre avec cet artisan, installé depuis longtemps dans le centre de Meulan-en-Yvelines, nous fait réfléchir à propos des lieux de nos achats : centres commerciaux en développement ou centres-ville qui dépérissent.

Aujourd’hui, à Meulan-en-Yvelines, une façade devant laquelle certains de nous passent régulièrement, attire mon attention. « Cordonerie Cabral » : nous sommes au 47 rue du Maréchal Foch. Sa façade fait partie du décor depuis si longtemps que nous ne la voyons presque plus. Pourtant, elle recèle beaucoup de richesses et est personnifiée en la personne de José Ferreira.
Lorsque je le rencontre la première fois, il y a maintenant plusieurs mois, pour faire un simple trou dans une ceinture, il commence à me parler de Weston. Je ne connais pas ; il est étonné que nous ne gardions plus nos chaussures plusieurs années comme nos parents autrefois ; ils en prenaient grandement soin pour pouvoir même en accumuler plusieurs au fil du temps, tout au long de leur vie. Ces chaussures étaient de bonne qualité !

Pur produit de mon époque, de la société de consommation, j’achète à moindre coût ; je jette rapidement mes chaussures, sans en avoir pris réellement soin, quand elles sont usées et en rachète d’autres de la même qualité, une piètre qualité.

Je décide donc de revoir, ultérieurement, José Ferreira qui montre, pour son métier, une passion qu’il transmet bien.

De taille moyenne, il n’occupe pas moins de l’espace par sa personnalité, authentique. Portant des lunettes, il est habillé de façon classique d’un pull bleu ainsi que d’un jean. Aujourd’hui, il n’est pas rasé, car normalement il est en repos.

Sa passion de la cordonnerie et la façon qu’il a de la transmettre le font émerger du commun. Âgé de 50 ans, il l’a développée jeune, vers l’âge de 15 ans. « Bourricot » quand il était enfant et toujours dans les mauvais coups, il ne travaillait pas à l’école, bien que son père le corrigeait pour y remédier. Celui-ci, un Portugais catholique immigré, qui avait dû payer des passeurs pour venir en France, ne souhaitait que le meilleur pour ses enfants. Il travaillait comme vernisseur de meubles.

A 15 ans donc, le jeune José décida d’être cordonnier après avoir fait un stage chez un ami de son père. Ce dernier lui expliqua alors que c’est un métier pour la vie ; il ne l’a pas lâché depuis. Passionné, il est heureux car les tâches qui lui sont confiées diffèrent chaque jour. De plus, sa profession lui permet de vivre. Le métier de cordonnier demande beaucoup d’investissement avec parfois 13 à 14 h de travail en une journée. Cette valeur du travail, que lui a transmise son père, il souhaite la transmettre à ses enfants.

Toutefois, au fur et à mesure que les années passent, sa boutique, comme d’autres commerces du centre-ville, aux mains de personnes connues par les habitants, est de moins en moins fréquentée.

En effet, de nombreux articles tels que les chaussures en cuir peuvent coûter moins cher dans certaines grandes enseignes. D’où vient leur cuir ? La peau de n’importe quel animal peut donner du cuir après avoir été tannée mais les normes de production ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Une paire de Weston coûtait, à l’époque, 1200 francs mais elle était en cuir garanti de bovin ou d’ovin.

L’habillement a évolué avec le temps : autrefois, acheter une belle paire de chaussures, dont le prix n’était pas négligeable, était une façon de plaire. Une belle coupe de cheveux, éventuellement gominés, pouvait les compléter. Maintenant, une paire de baskets peut être mise avec un costume, sans choquer.

Les modes de consommation ont changé : peut-être, nous préférons acheter des produits moins chers mais c’est alors au détriment de la qualité ; le renouvellement plus fréquent de nos achats peut, alors, nous revenir plus cher. Les cordonniers pâtissent de ces changements, provoquant, avec la baisse du pouvoir d’achat, un mode de consommation où l’achat, de piètre qualité, peu cher à court terme, est privilégié. Ainsi, certains de nous n’investissent pas pour leurs pieds, qui constituent notre mode de déplacement principal, sauf pour ceux ayant plus de moyens, bien entendu.

Les autres artisans, ayant aussi investi dans leur boutique, souffrent également de la proximité des grandes surfaces, aux mains d’inconnus. Lorsqu’ils décident d’installer leurs locaux dans des galeries marchandes, ils peuvent alors payer un loyer trois fois plus cher que dans un centre-ville. En contrepartie, ils "bénéficient" du flux d’une clientèle prisée. Moins libres, ils doivent souvent se cantonner à une seule activité afin de laisser les autres tâches, qui étaient les leurs auparavant, à d’autres vendeurs qui, comme eux, auront dû se délocaliser dans une grande surface pour gagner leur vie.

Nous préférons faire nos achats dans les centres commerciaux, par gain de temps et d’énergie, pouvant y garer plus facilement notre voiture. Or il y a des zones bleues en ville et c’est avec notre argent, l’argent public, que les parkings municipaux y ont été créés. Pourquoi, donc, ne pas en profiter ?

Les plus fragiles partent et ne restent que certains piliers, tel José Ferreira. Qui se souvient qu’à Meulan, il y avait un parfumeur, il y a des années ? Seuls les anciens se le rappellent avec nostalgie. Ceux qui nous ont élevés, maintenant âgés, doivent se déplacer parfois à plusieurs kilomètres pour acheter ce dont ils ont besoin.

Les plus impactés sont les plus fragiles physiquement ainsi que ceux qui ne possède pas de véhicule. Porter ses courses ou les tirer sur de longues distances, faire des allers-retours pour avoir des sacs moins lourds, voilà le quotidien de certains. Les anciens, qui ont connu la solidarité en réaction aux atrocités des guerres, regardent cela avec regret. Les nouvelles générations oublient !

« Les gens courent après l’argent et non l’inverse » et certains politiques ne s’impliquent pas dans la sauvegarde de ces centres-ville, patrimoine de la France, témoins de notre histoire. Les grandes enseignes rapportent plus, peut-être.

S’il devait choisir un objet pour le représenter, José Ferreira prendrait les lunettes. Elles rendent service à tout le monde et aident les gens à voir plus clairement. Il lui est possible de marcher sans chaussures mais voir sans lunettes est quasiment impossible.

Nos centres-ville persistent encore un peu, préservés par certains habitués. N’oublions pas de les faire vivre et de redécouvrir notre patrimoine. Réapprenons à prendre soin de nos affaires, protégeons nos savoir-faire : ne jetons plus, préservons les objets du quotidien au lieu d’acheter à des commerçants non connus des produits faits parfois par de pauvres inconnus, que nous exploitons par procuration.

Avant qu’il ne soit trop tard et que nous n’ayons plus le choix, faisons vivre nos centres-ville qui dépérissent, sans que nous le voyons toujours !